Bordeaux Aquitaine Marine

Les hôpitaux français d’Islande

extrait du journal «le Siècle» du 1er novembre 1907

AUX HOPITAUX FRANÇAIS D'ISLANDE

Chaque année partent, des côtes françaises de la Manche et de la mer du Nord, les morutiers bretons et flamands qui s'en vont faire fa campagne de pêche en Islande. Quatre ou cinq mille Français s'embarquent à Paimpol ou à Dunkerqne — les principaux ports d'armement pour ce genre de pêche — et quittent leurs familles pendant de longs mois pour aller gagner péniblement leur vie au milieu de dangers de toutes sortes. La pêche à la morue est pratiquée dans les mers d'Islande depuis le onzième siècle ; Dunkerque fut longtemps le port unique d'où partaient les armements ; il est encore resté un des principaux centres, mais tous les ports des côtes picardes, normandes et bretonnes fournissent aussi leur contingent d'islandais. Ces hardis marins partent en fèvrier ; le plus grand nombre à bord de navires à voiles —goélettes, dundees, lougres — d'autres depuis quelques années à bord de chalutiers à vapeur. Après une navigation longue et périlleuse à travers la mer du Nord, ils passent entre les îles Orcades et Shetland, gagnent les Féroë et arrivent enfin dans les mers d'Islande, où ils vont rester jusqu'à la mi-septembre. L'équipage d'une goélette comprend une vingtaine d'hommes ; au début de la campagne, tout le monde se livre à la pêche pendant la journée, se reposant la nuit par bordées. Mais lorsque la saison s'avançant, le soleil ne se couche plus sur les mers d'Islande, l'équipage se divise alors en trois bordées : l'une se repose pendant que les deux autres pèchent. Cette vie si rude, surtout dans ces parages, est pour nos marins une excellente école ; les islandais forment l'élite de notre population maritime. Mais combien ne revoient jamais les côtes natales, soit que la goélette sur laquelle ils péchaient ait été perdue dans une bourrasque, ou coulée par un iceberg, soit qu'ils aient été enlevés par une lame. La France ne pouvait manquer de chercher les moyens de venir en aide à tous ces braves et, dans la mesure du possible, de tenter de les arracher à la mort ou à la maladie qui chaque jour les guettent. Les stationnaires envoyés là-bas pour veiller à l'observation des règlements administratifs, cherchaient bien en même temps, dans la mesure qui leur était permise par leurs faibles moyens, à venir en aide aux pêcheurs, recueillant les naufragés, soignant quelques malades. Mais on comprendra qu'ils ne pouvaient suffire à cette tâche. À terre, jusqu'en 1901, il n'y avait à Reykjavik, dans une vieille chapelle délabrée, qu'un hôpital plus que rudimentaire ne comprenant que six lits. L’évêque catholique de Copenhague, vicaire apostolique d'Islande, prit bien vers cette époque l'initiative de la construction d'un hôpital ; mais nos pêcheurs n'y auraient pu avoir qu'un simple pavillon qu'il nous aurait fallu construire sur un terrain que l’évêque se refusait à aliéner. Cet hôpital devait être enfin dirigé par des religieuses allemandes ne sachant pas un mot de français. L'ancien hôpital français de Fáskrúðsfjörður Nous nous devions à nous-mêmes, nous devions au bon renom de la France, toujours si compatissante à toutes les misères et à toutes les peines, d'organiser là- bas une œuvre d'assistance médicale. Aussi en 1901, M. de Lanessan, alors minis tre de la marine, sur la proposition de M. Étienne Tréfeu, directeur de la marine marchande, et de M. Trystram, président de la Chambre de commerce de Dunkerque, aujourd'hui sénateur, prit-il l'initiative de la formation d'une société de bien faisance ayant pour but la création d'hôpitaux français en Islande. Les concours ne manquèrent à cette Société de l'Hôpital français de Reykjavik, devenue quelque temps après la Société des Hôpitaux Français d'Islande, et nous sommes aujourd'hui en mesure de venir utilement en aide à nos pêcheurs morutiers. La Société possède actuellement trois hôpitaux : à Reykjavik, à Faskrudsfjord et aux îles Westmann. Reykjavik est la capitale de l'Islande, le siège du Parlement local. Située au Sud-Est de l'Islande, elle ne compte guère que 5.000 habitants : Danois fonctionnaires, employés ou négociants ; Islandais pêcheurs, cultivateurs ou artisans. C'est le seul point de l'île qui communique d'une façon régulière avec le reste du monde ; toutes les trois semaines, un paquebot de la Compagnie Tulinius arrive de Copenhague, après avoir fait escale à Leith. C'est enfin à Reykjavik qu'est le point d'attache du câble télégraphique. L'hôpital français de Reykjavik, construit en l902, a été aménagé en 1903 sous la direction d'un architecte danois, M. Bald. Il s'élève à l'extrémité Est de la ville, à deux cents mètres du rivage. Bâti en bois comme toutes les maisons islandaises, il se compose de deux étages, surélevés à 1 m. 50 du sol par des fondations de pierre cimentée. Dans le sous-sol se trouvent le lavoir, la cuisine, le réfectoire et l'office. Les salles d'hospitalisation, contenant vingt lits, ont été aménagées au rez-de-chaussée. Il possède un matériel complet de chirurgie, une bibliothèque et des jeux d'appartement. L'hôpital français de Reykjavik, aujourd'hui C'est notre agent consulaire, M. Zimsen, qui a été chargé, par la Société française, de la direction de cet hôpital. Depuis 1905, un médecin danois parlant le français, le docteur Einarsson, y assure la direction du service médical et chirurgical. Il est secondé dans cette tâche par Mlle Petit-Colas, ancienne surveillante à l'hôpital Tenon, et Mlle Martin, attachée par l'Assistance publique de Paris (fondation Belœuil), qui veille en outre aux soins de la cuisine. Il y a enfin quelques infirmières islandaises. L'hôpital de Reyjkavik avait, au 1er janvier dernier, reçu 200 malades français et étrangers, représentant un total de 6.602 journées de traitement. C'est à Faskrudsfjord, au Sud-Ouest de l'île, à 36 heures de mer de Reykjavik qu'a été construit le second hôpital français. La baie de Faskrudsfjord est en effet le principal point de relâche de nos goélettes de pèche qui s'y rendent soit pour repaquer ia morue, soit pour transborder le produit de leur première pêche sur les chasseurs, petits voiliers qui le transporteront en France. Nul endroit n'était donc mieux situé pour la construction du second hôpital. Celui-ci, construit en 1903 et aménagé en 1904, toujours sous la surveillance de M. Raid, contient 17 lits, une salle d'isolement, une salle d'opérations, etc... La direction en est confiée au docteur Georgsson, agent consulaire de France, qui a, pour le seconder, une ancienne infirmière de Lariboisière. Mlle Baudet. Le 1er janvier 1907, l'hôpital de Faskrudsfjord avait reçu 91 malades français ou étrangers, formant au total 2.953 journées de traitement. Le troisième établissement hospitalier organisé par la Société des hôpitaux  français est situé dans l'île Heimaey, la plus importante des îles Westmann. Construit en 1905, cet hôpital a commencé en 1906 à recevoir des malades : il compte 9 lits. Notre agent consulaire à Reykjavik, en assure la direction administrative ; un commerçant, M. Gisli Johson, en a la gérance. Le service médical est confié au docteur Haktor Gunnlaugsson. Il est aidé dans cette tâche par un infirmière des hôpitaux, Mlle Ramon. l'ancien hôpital de l'île Heimaey, aujourd'hui résidence privée. Ajoutons enfin que la Société vient d'acheter Thorshaon, dans les îles Féroë, un terrain sur lequel elle compte établir une « ambulance abri ». Pour compléter cette organisation, la société voudrait pouvoir aimer un petit vapeur, sur lequel serait un médecin, qui donnerait des consultations aux marins, distribuerait des médicaments, et en fin, prendrait à bord les malades qu'on hospitaliserait ensuite dans les établissements créés. La société a déjà rendu à nos pêcheurs les plus grands services ; mais elle voit chaque jour augmenter ses charges. Le ministère de la marine lui prête bien déjà, dans la mesure du possible, son appui moral et financier ; cependant les ressources dont elle dispose sont encore trop faibles pour lui permettre de venir en aide aussi complètement qu'elle le voudrait à nos braves marins islandais. Il serait à souhaiter que tous les gens de bien,, tous ceux qui s'intéressent au choses de la mer et au développement maritime de notre pays, vinssent, eux aussi, en aide à cette belle œuvre humanitaire, toute de désintéressement. E. Lemoigne
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